vendredi 9 juin 2017



"La France a fourni le deuxième plus grand contingent à Gallipoli et cela est rarement mentionné ou connu..."  




J'ai eu le plaisir de m'entretenir avec John Crowe, président de l'organisation "Gallipoli & Dardanelles International", qui était de passage en France le week-end dernier. L'occasion au cours de cette interview de parler de son association, de la trace laissée par la campagne des Dardanelles selon les pays dans leur mémoire collective ou dans leur paysage cinématographique. Il nous parlera également de ses motivations personnelles et de l'histoire de sa famille, dont Russel Crowe fait partie... ou pas...


-John, vous êtes le Président de la fondation “Gallipoli & Dardanelles International». Quelle est la vocation de cette association ?

Je suis le Président et fondateur de "Gallipoli & Dardanelles International". Nous l'avons lancé en septembre 2013, en Turquie, en coopération avec nos amis de l'association turque consacrée à Gallipoli et qui s'appelle "Gelibolu Dernegi". Nos buts et nos objectifs sont le Souvenir, l'Amitié et l'Education.

-Quel type d'actions sont menées et développées par votre association dans la poursuite de ces objectifs ? 

Nous utilisons les tragiques événements de 1915 en Turquie comme un moyen d'atteindre nos buts et nos objectifs. Nous participons au plus grand nombre possible de commémorations et envoyons nos couronnes aux autres cérémonies pour lesquelles nous sommes en contact mais où nous ne pouvons pas nous rendre. Nous nous rapprochons des autres pays impliqués et créons des contacts lorsque c'est possible.  Notre comité a parmi ses membres des représentants de Turquie, de France, de Nouvelle-Zélande, d'Australie et du Royaume-Uni.
         
-Dans certains pays comme l'Australie, la Turquie ou la Nouvelle-Zélande, l'expédition de Gallipoli a vraiment une dimension mythique. Mais en France ou au Royaume-Uni, cette campagne n'est pas bien connue et est moins présente dans les mémoires. Comment expliquez-vous cela ?

Pour l'Australie et la Nouvelle-Zélande, il s'agissait de leur première action militaire en tant que pays et, d'après ce que je comprends, ils le voient comme un "passage à l'âge adulte" bien qu'ils aient subi beaucoup plus de pertes sur le Front de France. Pour la Turquie, c'était une "victoire" contre la puissance des Empires britanniques et français. Mustafa Kemal Atatürk était colonel, puis plus tard général, lors de la campagne. Il deviendra plus tard leur premier Président lorsque la République sera formée en 1923. La Turquie a payé un lourd tribut en subissant des pertes proches du double  de celles des Alliés. Comparés à ces pays, le Royaume-Uni et la France ont l'un et l'autre une longue histoire de batailles et de campagnes derrière eux. Ils n'ont par ailleurs pas réussi dans leurs objectifs et ont dû se retirer.  Du point de vue britannique, cette campagne ne fut qu'une "attraction de fête foraine" comparée au Front de France. J'imagine qu'il en était probablement de même pour les Français.

Affiche lors de la sortie de la version française
-Le cinéma australien a produit des films importants autour de cette bataille. Je pense à "Gallipoli" de Peter Weir (1981) ou, plus récemment, à “La Promesse d'une Vie" de Russel Crowe (2014). Le cinéma turc également. Pensez-vous qu'il manque une fiction majeure, traitant des Dardanelles, dans le paysage cinématographique britannique ou français (ou dans leur paysage littéraire) pour rendre cette campagne plus présente dans les esprits ? 

La campagne de Gallipoli reste un épisode extrêmement important de l'histoire de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande. Elle fait partie de la mémoire collective et chacun la porte en lui du "berceau jusqu'à la tombe". Là où probablement chaque Australien et chaque Néo-Zélandais connaît cette campagne, ce n'est pas du tout la même chose au Royaume-Uni. Et c'est peut-être pareil en France. Il commence à y avoir des documentaires traitant de ce sujet, ça devient donc mieux connu. J'ai aimé "La Promesse d'une Vie" car il abordait plusieurs angles jamais traités jusque là comme l'invasion grecque après la guerre.          

-Pour ma part, ma contribution consiste à valoriser la participation française avec ma saga qui se déroule, pour la plus grande partie du second volume, dans les Dardanelles en 1915. Vous me disiez que cette implication, malgré son importance, était particulièrement inconnue et pas assez valorisée. Pensez vous que les institutions françaises ne soutiennent pas assez la mémoire de cet épisode de la Grande Guerre ? Qu'il est oublié parmi les autres batailles de la Première Guerre Mondiale ? Vous êtes régulièrement en contact avec “l'Association Nationale pour le Souvenir des Dardanelles et des Fronts d’Orient”, n'est-ce pas ?

Je pense que vous avez raison, c'est perdu parmi les autres batailles de la Première Guerre.  C'est complètement dans l'ombre du Front de France et du nombre énorme de pertes humaines que celui-ci a causé.

-A titre personnel, quelle est votre propre motivation dans cette quête du souvenir des Dardanelles ? Votre père était soldat à Gallipoli, c'est bien cela ?

Hommes du 1/5th Norfolk en tenue coloniale partant pour Gallipoli - (stevesmith44)
Oui, il avait 24 ans quand il est parti à Gallipoli avec le régiment du Norfolk. Il y a été blessé mais a survécu et est parti ensuite servir en Egypte, à Gaza et en Palestine jusqu'à la fin de la guerre. Je suis né 25 ans plus tard, quand il avait 49 ans. Bien que j'étais bien-sûr au courant qu'il avait servi là-bas, je n'avais aucune information détaillées jusqu'à ce qu'il y ait un documentaire à la télévision impliquant la compagnie de mon père surnommée les  "All the King's Men". J'avais alors plus de 60 ans et j'ai commencé à m'y intéresser. Au cours des années suivantes, j'ai lu beaucoup de livres et visité Gallipoli plusieurs fois.  Cela a fait naître en moi un profond désir d'essayer de créer quelque chose au niveau international. Vous avez raison, j'ai été membre de l'association française pendant quelques années et j'ai participé à leur assemblée générale.  Je suis également membre de deux associations françaises au Royaume-Uni. La France a fourni le deuxième plus grand contingent à Gallipoli  et c'est rarement mentionné ou connu.  Je ferai de mon mieux pour changer ça. Lorsque c'est possible, j'assiste aux commémorations françaises et dépose une couronne. Nous avons 24 membres français, certains au Royaume-Uni et d'autres en France. Je suis très actif sur facebook et j'espère que cela aide à atteindre nos buts et nos objectifs.

-Aujourd'hui nous nous rencontrons à Saint-Valéry en Caux, sur la côte normande. Vous venez ici chaque année en juin, je crois. En hommage à votre oncle qui a été fait prisonnier ici par les Allemands, avec sa division, le 51st Highland Division, en juin 1940, c'est bien cela ?

Oui, j'ai assisté pour la première fois à ces cérémonies en 2004, avec mon oncle qui était alors encore en vie.  Ce fut aussi la première et dernière fois qu'il revint ici. Je suis devenu ami avec Raphael Distante, l'organisateur de ces commémorations, et suis revenu pratiquement chaque année depuis.

-Une dernière question, John, avant de se quitter. Nous avons parlé de votre famille et de Russel Crowe, vous avez des liens de parentés avec lui ? Aucune ascendance ou ancêtre commun ;) ?

Je n'ai pas de réponse à cette question. C'est un nom assez rare au Royaume-Uni, il est donc possible qu'il y ait un lien mais je n'ai mené aucune recherche. Je suis Est-Anglien, du Norfolk, et un grand nombre de personnes originaires d'Est-Anglie sont partie en Australie. Donc, qui sait ?! 
J'espère que nous pourrons, vous et moi, faire en sorte que de plus en plus de gens connaissent les Dardanelles au Royaume-Uni, et surtout en France. J'aimerai obtenir le plus grand nombre possible de témoignages et de photos.
Une photo avant de se quitter...

Click on "Plus d'Infos" to read the english version of this interview

jeudi 9 mars 2017


Découvrez le Tunis de 1915 aux côtés de Madeleine, la fiancée de Pierre Lacourt !  




Pour ce premier post de l'année, nous retrouvons Madeleine, la jeune institutrice d'Alger, qui entreprend un voyage jusqu'à Tunis où son bien-aimé Pierre est en convalescence depuis plusieurs mois. Malgré tout son courage et son opiniâtreté, elle aura bien du mal à le retrouver. L'occasion pour nous de parcourir à ses côtés la ville de Tunis telle qu'elle était en 1915, en passant par Carthage, l'Ariana et le Bardo au gré des "tergiversations tunisoises" de Madeleine, titre de ce douzième chapitre...

C'est au lendemain de Noël que Madeleine prend le train à Alger, tôt le matin, pour Tunis. Elle a pris soin d'envoyer un télégramme à Pierre pour l'avertir de son arrivée. Elle est accompagnée de Jean-Baptiste, l'époux de sa cousine Isabelle, qui doit justement se rendre à Tunis et qui lui sert d'escorte et de chaperon. Le voyage dure toute la journée et leur fait traverser les magnifiques paysages de la Kabylie, du Constantinois et du Nord Tunisien. 
Gare de Tunis Nord en 1915 (Wikimedia Commons - Bertrand Bouret)

Bien qu'exténuée par ce long périple, Madeleine se rend dès son arrivée à l'Ecole Coloniale d'Agriculture, à l'Ariana, au nord de la ville, qui abrite l'hôpital bénévole N°1 bis où séjourne Pierre. Là, en se renseignant auprès d'infirmières, elle découvre, dépitée, que son bien-aimé a changé d'établissement une dizaine de jours plus tôt. Elle apprend qu'il a été transféré dans un dépôt de convalescents à Salammbô, un quartier de Carthage. Compte tenu de l'heure tardive, elle doit attendre le lendemain pour s'y rendre et se fait expliquer le chemin avant de rentrer à l'hôtel profondément déçue. Elle dîne à "la Maison Dorée", une brasserie réputée à proximité de son hôtel où l'attend Jean-Baptiste qui la console avec quelques paroles.  
TGM à quai en gare de Carthage au début du XXe siècle
(Wikimedia Commons - Bertrand Bouret)

Le lendemain dès l'aube, Madeleine file à la gare pour prendre le premier train en direction de La Marsa, sur la ligne TGM (Tunis-Goulette-Marsa) qui dessert Carthage. Sur le trajet, alors que le soleil se lève, elle traverse le lac de Tunis, lagune qui sépare Tunis de la côte. Descendue à la gare de Salammbô, elle traverse ce quartier enchanteur en direction du palais beylical, près du port antique de Carthage, où a été implanté l'hôpital-dépôt qui héberge Pierre. 

Dans le hall d'accueil, Madeleine tombe directement sur le responsable de l'établissement, le médecin-major Carton. Engageant la conversation avec lui, elle découvre que le médecin militaire, qui est aussi archéologue à Carthage, connaît très bien Pierre. Il a en effet beaucoup discuter avec lui d'archéologie, passion qui les a rapprochés. Le docteur Carton l'a emmené visiter les chantiers de fouilles qu'il mène à Carthage quand il ne s'occupe pas de ses convalescents à l'hôpital, tandis que Pierre lui a fait part d'une petite découverte qu'il a faite aux Dardanelles... une plaquette de plomb portant des inscriptions en grec ancien... Madeleine est tout de même une nouvelle fois déçue en apprenant que Pierre a déjà quitté cet hôpital de Carthage... Arrivé là en fin de convalescence, il y est en effet resté moins d'une semaine et il n'a jamais eu connaissance du télégramme de Madeleine. Ils se ratent encore une fois à quelques jours d'intervalle. Elle apprend que Pierre a été réincorporé au 4e R.Z. dont le dépôt est la caserne Saussier à Tunis même. Elle quitte immédiatement Carthage pour prendre le premier train pour Tunis afin de rejoindre la caserne aux alentours de midi.
Carthage vers 1900, vue vers La Goulette (Wikimedia Commons - Profburp)

Là, elle se présente au portail de la caserne et demande aux plantons qui y montent la garde de pouvoir rendre visite à Pierre Lacourt. Ceux-ci sont goguenards et peu coopératifs. Ils lui font savoir qu'en tant que civile non autorisée, elle n'est pas censée pouvoir pénétrer dans la caserne. Ils ne semblent pas connaître Pierre, arrivé tout récemment au sein du régiment. Devant son insistance, l'un d'eux finit toutefois par se décider à chercher un officier qui puisse éventuellement l'aider. Madeleine reste seule un moment avec l'autre soldat, ce qui la met mal à l'aise, d'autant que celui-ci cherche à faire la causette avec elle... Heureusement pour elle, l'autre planton revient rapidement accompagné d'un officier. Un sous-lieutenant, très courtois, qui s'avère bien connaître Pierre. Il l'a en effet côtoyé pendant sa convalescence, revenant lui-même de blessure. Madeleine en est ravie, mais elle déchante une nouvelle fois en apprenant que Pierre est parti en permission dès son arrivée à la caserne. Il a en effet bénéficié de 10 jours de permission et le télégramme de Madeleine qui a fini par le suivre jusqu'à la caserne l'a encore raté de peu... il en résulte que Pierre ne sait pas que Madeleine est à Tunis et celle-ci ne sait plus du tout où chercher Pierre. 

Elle quitte l'officier et la caserne, désemparée. Où Pierre passe-t-il sa permission ? Est-il resté en Tunisie ? Est-il rentré en France ? Aurait-il tenté de la rejoindre à Alger ? Elle rentre à l'hôtel effondrée. Une fois calmée, dans sa chambre, elle se dit en y réfléchissant que Pierre était plus probablement resté à Tunis ou dans les environs. Elle décide d'aller se restaurer et retourne à "La Maison Dorée". 
Cathédrale St-Vincent de Paul de Tunis
au début du XXe siècle
(Wikimedia Commons - voila.fr)
 

Après son repas, elle n'a toujours pas la moindre idée quant au lieu où pouvait se trouver Pierre. Quittant la brasserie, elle décide d'errer un peu en ville, passe devant la résidence générale, puis devant le théâtre municipal à l'architecture art-nouveau très élégante. Elle se rend dans la cathédrale St-Vincent de Paul afin de s'y recueillir un peu et de brûler un cierge dans l'espoir de retrouver Pierre. Quittant cet édifice de style romano-byzantin, elle marche un moment sur l'avenue de France et a soudain une intuition : Pierre étant féru d'archéologie, il y avait des chances qu'il ait prévu d'effectuer des visites en lien avec cette passion. Ecartant rapidement Carthage, elle opte pour le musée du Bardo et prend le tramway pour rejoindre ce palais situé à l'ouest de la ville. 

Madeleine y découvre un musée magnifique richement décoré et aux collections superbes de mosaïques et de sculptures. Elle parcourt plusieurs fois les différentes salles et patios d'exposition dans l'espoir de croiser enfin Pierre, mais elle doit finalement se rendre à l'évidence : son amour n'est pas au musée. Elle est désemparée et pleure de dépit un long moment dans une salle, assise par terre contre un mur, au pied d'une statue. Une fois apaisée, elle retourne à l'hôtel avec le faible espoir d'avoir des nouvelles de Pierre. Peut-être était-il repassé par la caserne et avait-il eu vent du passage de Madeleine ? Cette dernière avait indiqué à l'officier le nom de l'hôtel où elle était descendue. Peut-être lui avait-il laissé un message à la réception ? Ou présent en chair et en os ?
Palais du Bardo vers 1900 (Wikimedia Commons)

Il est tard lorsqu'elle arrive à l'hôtel Salammbô et le miracle se produit lorsqu'elle vient récupérer sa clé à la réception : un télégramme de Pierre, reçu dans l'après-midi, l'y attend. Il lui annonce qu'il est à Alger jusqu'au 2 janvier et lui  demande de vite revenir, il lui dit enfin qu'il l'aime. Madeleine est aux anges, elle se rend immédiatement à la gare pour réserver un billet pour Alger puis file à la poste principale pour télégraphier à Pierre qu'elle arrivera le lendemain soir et de ne plus bouger d'ici-là. 

Ayant parcouru tout Tunis et ses environs à la recherche de son amoureux, Madeleine allait finalement le retrouver à Alger, son point de départ...

A bientôt.

Olivier.


      

dimanche 11 décembre 2016




Rendez-vous à Salonique pour la Noël... 1915 !  




Un post de saison pour conclure l'année sur le blog des "Icônes de Sang" puisque ce nouveau billet revient sur un chapitre du deuxième tome qui se situe le jour de Noël ! On y retrouve le capitaine Saudal qui profite de cette occasion particulière pour découvrir plus en détail la ville de Salonique. Il cantonne a proximité depuis plusieurs semaines, en ce mois de décembre 1915, mais il n'a jusqu'alors jamais eu l'opportunité de vraiment parcourir la ville. Suivons-le, il va y vivre une expérience très étrange...

Ce chapitre, intitulé "Un Noël à Salonique", démarre le 24 décembre 1915 et nous projette aux côtés du capitaine Saudal. Son régiment, comme le reste des troupes alliées, s'est replié dans la région de Salonique suite à la désastreuse campagne de Serbie de l'automne. Il est basé dans le camp de Zeitenlik, au nord-ouest de la ville, lequel a été récemment installé dans une zone inhabitée, sans arbres, bosselée et assez marécageuse... 
Réfugiés serbes dans l'étendue du camp de Zeitenlik en décembre 1915,
photo tirée du journal Le Miroir (Wikimedia Commons)


Saudal, en cette veille de Noël, quitte cet improbable camp - qui deviendra le principal QG allié d'Orient jusqu'à la fin de la guerre - en fin de journée en compagnie d'autres officiers français. Ils se rendent à Salonique afin d'assister à la messe de minuit au sein de l'église franque de la ville. Le capitaine se rend ainsi dans la vieille ville pour la cérémonie religieuse. 

Après l'office, le froid et l'ambiance un peu morne de la ville le pousse à rentrer au camp, mais il se promet de revenir le lendemain pour visiter la cité en profitant de la journée. Il rentre ainsi à Zeitenlik et passe le reste de la soirée de Noël en compagnie de ses hommes.  Tard dans la nuit, il finit par regagner sa tente pour se coucher. Avant de se mettre au lit, il s'adonne à son rituel habituel : celui de prendre le temps d'observer ses icônes byzantines qu'il possède depuis maintenant plus de cinq mois et qui l'obsèdent toujours autant... 
Groupe de soldats de l'Entente reflétant la diversité des troupes présentes à Salonique :
indochinois, français, sénégalais, britannique, russe, serbe, italien, grec, indien...
(Wikimedia Commons - MaiDireLollo)

Le lendemain, après le repas de Noël au mess, Saudal retourne à Salonique. Il y va non accompagné, en quête d'un peu de solitude. Après avoir traversé les faubourgs situés au nord-ouest de la ville, l'officier pénètre dans la cité ancienne. A la faveur du jour, il y découvre une ville plus animée que la veille au soir et une architecture variée, avec notamment les nombreuses mosquées transformées en églises pour la plupart depuis la fin de la domination ottomane en 1912. Il découvre surtout le caractère très cosmopolite de la population occupant la cité. Outre les militaires des différentes troupes représentées (Britanniques, Français, Sénégalais, Maghrébins, Serbes ou Grecs notamment), Saudal remarque que les Saloniciens sont répartis en différentes communautés : Grecs, Slaves, Juifs, Arméniens auxquels s'ajoutent de nombreux réfugiés ayant fui les zones de combat en Macédoine ou ayant, pour quelques Arméniens en petit nombre, réussi à échapper, après un long périple hasardeux, aux massacres perpétrés contre eux en Anatolie depuis le mois d'avril. Cette variété témoigne de la riche histoire de la ville autant que du caractère universel et international pris par cette guerre. 
Rue principale de Salonique en 1916 (Wikimedia Commons - H Charles Woods)
Vue générale de l'Heptapyrgion prise depuis le sud-est en février 2003
(Wikimedia Commons - Marsyas)

Après avoir visité le coeur de la ville, le capitaine se rend sur les hauteurs. En particulier aux pieds de l'Heptapyrgion, un vieux fort qui domine la ville, au nord-est, depuis des siècles et qui sert alors de prison. Une fois parvenu jusque-là, il s'y arrête un moment pour profiter du panorama en se grillant une cigarette. Il admire longuement la rade de la ville et aperçoit les innombrables navires alliés qui occupent le Golfe Thermaïque et qui viennent approvisionner sans cesse les troupes réunies dans la région. Le temps est gris et les nuages empêchent de voir le détail des côtes plus au sud et notamment le Mont Olympe. 
Vue de l'église Aghios Nikolaos Orphanos,
prise en 2007 (Wikimedia Commons - Buchhändler)

Une fois lassé de ce paysage, il regagne la ville basse par la partie orientale de la cité en empruntant à cette occasion des ruelles en pente, sinueuses et étroites. Il passe ainsi à proximité de quelques églises, comme celle de Saint Nikolaos Orphanos du début du XIVe siècle, ou de quelques monuments, comme la Rotonde Saint-Georges ou l'Arc de Galère, ainsi que des principales basiliques de la ville comme celles de Sainte Sophie et de Saint Démétrius. 

Vue arrière de la Basilique Sainte-Sophie de Thessalonique prise en 2007 

(Wikimedia Commons - Geraki) 

Déchargement d'une pièce d'artillerie britannique
de plusieurs tonnes au port de Salonique en avril 1916
(Wikimedia Commons - Tirée de "Lecture pour Tous" du 15 juillet 1916)
Il finit par arriver sur les quais du port, où il observe les déchargements incessants de vivres et de matériels divers. Tout est orchestré en un ballet incroyable de manoeuvres et de débarquements spectaculaires. Il se pose notamment devant le levage d'impressionnantes pièces d'artillerie que l'on sort des entrailles d'un navire qui vient d'accoster. 

Portrait du Sultan Bayezid II (1447-1512)
(Wikimedia Commons - Belli Degil)

Quittant cette scène, Saudal retourne ensuite dans la ville et s'engouffre dans le quartier jouxtant le port. Une partie de ce quartier est essentiellement habitée par la communauté juive de la ville. Saudal y entend parler un dialecte à consonance espagnole. La plus grande partie de la population juive de la ville est en effet issue des Juifs d'Espagne expulsés en 1492 par les inquisiteurs de la Reconquista et qui furent accueillis par le sultan Bayezid II leur offrant asile dans l'empire, en particulier à Salonique. 

Les ruelles de ce quartier rappelent l'atmosphère de Grenade ou de Cordoue, mais cette impression s'estompe très vite pour Saudal... Passant près de la porte d'un immeuble ancien, il est soudainement saisi de profonds vertiges... et des voix d'inconnus, dans sa tête, l'appellent et il entend également des chants. Ceux-ci sont semblables à ceux qu'il entend lors de ses cauchemars à répétition. Ce sont des voix monastiques byzantines. Elles lui parvenaient désormais même le jour !
Vue de la Tour Blanche de Thessalonique
prise en juillet 2009
(Wikimedia Commons - Alexander Klink)

Paniqué, il prend sa tête entre les mains pour se boucher les oreilles, mais sans effet... Les voix continuent à se faire entendre. Il s'enfuit en criant, étonnant les passants, et revient jusqu'au port où les voix progressivement disparaissent. Sonné par cette mésaventure, il met un moment à retrouver ses esprits. Le moral miné, il erre alors un instant sur les quais, descendant sur le front de mer en direction de la Tour Blanche, vestige de ce qui fut jadis l'enceinte ottomane de la ville. L'air marin l'aiderait à se calmer se dit-il, mais il n'arrête bien-sûr pas de penser à ce qu'il venait de vivre. 

Il songe un moment à se débarrasser de ses icônes - il sent bien qu'il y a un rapport entre ces événements et celles-ci - en les vendant au plus vite à des trafiquants locaux ou à un officier britannique par exemple, mais il revient finalement à son idée première : celle de les ramener en France et de les revendre avec l'aide de son frère, marchand d'art véreux sévissant à Paris. Solution qu'il estime plus profitable financièrement... C'est sur cette cupide résolution que se terminent ce post et ce chapitre.

A bientôt et joyeux Noël...

Olivier.
    




mardi 2 août 2016


Attente, tristesse et espoirs entre Tunis et Alger...  




Après l'interview de Pierre-Etienne Musson en mai dernier, le blog retrouve son cours cet été et reprend le fil du Tome 2, plus précisément au niveau du dixième chapitre. Au cours de celui-ci, Pierre, qui est hospitalisé à Tunis suite à sa blessure, vit dans l'espoir de retrouver rapidement Madeleine à Alger et lui écrit, tandis qu'elle même n'a qu'une hâte : lui rendre visite aussi vite que possible... "Des espoirs de retrouvailles" tel est justement le titre de ce chapitre, mais ces espoirs vont être contrariés par le père de Madeleine...

Carte postale du début du XXe siècle représentant le bâtiment principal 
de l'Ecole Coloniale d'Agriculture de Tunis qui abritait l'hôpital bénévole N°1 bis 
durant la Grande Guerre (Wikimedia Commons)
Transféré durant l'été 1915 à l'hôpital bénévole N°1 bis de Tunis, Pierre trouva rapidement l'occasion d'écrire à Madeleine, sa bien-aimée (voir post d'octobre 2015). Celle-ci ne reçoit son courrier à Alger que début septembre, peu de temps avant la rentrée scolaire, la troisième de la carrière de cette jeune institutrice. 


Photo de classe datée de 1915, école Baba Hassen à Alger (Alger50.org)
Elle est folle de joie d'avoir enfin de ses nouvelles, après des mois sans courrier de sa part. Inquiète de le savoir blessé, elle est rassurée qu'il ne le soit que légèrement et elle est surtout très heureuse qu'il se soit rapproché d'elle en étant lui aussi en Afrique du Nord. Elle rêve d'aller lui rendre visite, mais sa relation avec lui étant encore relativement clandestine, elle doit composer avec l'opposition de ses parents... Si sa mère avait connaissance de sa correspondance avec un homme parti à la guerre et qu'elle voyait cela d'un mauvais oeil, elle s'abstint toutefois d'en parler à son mari. Elle se contenta de communiquer à Madeleine sa réprobation. En attendant de pouvoir convaincre ses parents de la laisser se rendre à Tunis, Madeleine écrivit à Pierre en lui promettant de le rejoindre dès que possible. 

De son côté, Pierre se désespère de ne recevoir le moindre retour de  Madeleine et se demande si elle ne l'a pas oublié, rayé de sa vie. Aussi, lorsqu'il reçoit enfin sa lettre à la fin septembre, il est au comble du bonheur. Elle l'aimait toujours et allait faire tout son possible pour venir le retrouver à Tunis. Il lui restait à s'armer de patience et pour tuer le temps il passait ses journées à lire des romans qu'on lui procurait à l'hôpital. 

Madeleine finit par se confier à sa mère sur ses intentions de se rendre à Tunis pour rendre visite à Pierre. Celle-ci se montra compréhensive malgré une certaine réprobation, aussi lui promit-elle d'en parler à son père pour le convaincre de la laisser partir et de lui financer une partie de son voyage. Malheureusement, il s'y opposa violemment. En colère contre sa fille qui entretenait en cachette une relation avec cet homme qu'il ne connaissait pas et fâché contre sa femme qui jouait le jeu de sa fille et tentait de le convaincre de la laisser rejoindre Pierre. Remplie de tristesse, Madeleine se résolut une nouvelle fois à prendre la plume, cette fois pour informer Pierre qu'elle allait devoir renoncer à son voyage.
Tablette de défixion en plomb énonçant une malédiction 
en grec contre un certain Kardelos, IVe siècle après JC, 
Colombarium de la Villa Doria Pamphili à Rome 
(Wikimedia Commons - Jastrow)

Pierre reçoit cette décevante nouvelle après la Toussaint, le 3 novembre exactement. Déchiré par le chagrin, il doit se résigner et faire le deuil de cette hypothétique visite. Il reprend cependant espoir en se rendant compte que sa convalescence avançait bien et qu'il pourrait bientôt quitter l'hôpital. Avec un peu de chance, il bénéficierait alors d'une permission qu'il pourrait mettre à profit pour se rendre à Alger et retrouver enfin l'élue de son coeur. Dans cet espoir, il lui restait à terminer sa convalescence patiemment. Son repos n'est contrarié que par des douleurs parfois à son épaule blessée, tandis que son sommeil continuait à l'être par des cauchemars à répétition qui ne le lâchaient plus depuis le mois de juillet. Il restait convaincu qu'ils étaient dû aux objets byzantins qu'il avait découvert accidentellement à cette époque. Sans doute le charnier dans lequel ils se trouvaient était-il maudit ? Il aurait aimé pouvoir décrypter la tablette de défixion qui était encore en sa possession, car elle lui en apprendrait sans doute beaucoup à ce sujet. Il se consacre ainsi à cette activité, autant pour essayer de dévoiler ce mystère que pour s'occuper. Malheureusement, la plaque était très oxydée et presque illisible. Il a l'idée de se faire fournir du vinaigre blanc et du bicarbonate par une infirmière afin de la nettoyer. Bien qu'il s'y consacre minutieusement, il doit reconnaître que la plaque reste peu lisible d'autant qu'il n'a pas un oeil aussi aguerri qu'un expert. Il note toutefois sur un carnet tout ce qu'il parvient à distinguer ou à déchiffrer. Ces bribes de texte ne lui permettent pas d'en savoir beaucoup plus, mais au moins cela avait l'intérêt de tuer le temps.

A Alger, la situation avait évolué dans le bon sens pour Madeleine. Sa mère avait en effet réussi à convaincre son mari de laisser leur fille rendre visite à Pierre, à Tunis. Madeleine est aux anges mais elles redoute un revirement paternel et préfère s'abstenir de prévenir Pierre. Elle tenait à lui éviter de vivre une grande déception le cas échéant... Elle envisage de le rejoindre pour Noël et de passer quelques jours à Tunis auprès de lui. Elle prétexterait une grippe pour justifier son absence auprès du directeur de l'école. L'accord de son père était cependant très conditionnel : il lui faudrait être accompagnée d'un proche car il refusait qu'elle voyage seule et elle ne verrait Pierre qu'à l'hôpital et nulle part ailleurs. C'est Jean-Baptiste, le mari de sa cousine Isabelle, qui l'accompagnera. Ingénieur à la CFAE, la compagnie publique de chemins de fer d'Algérie, il doit justement se rendre à Tunis en fin d'année. C'était une occasion rêvée à ne pas laisser passer. Blessé dans les Vosges en début d'année, Jean-Baptiste était maintenant démobilisé et se déplaçait avec des cannes. Il n'avait pas l'intention de beaucoup s'impliquer dans le rôle d'escorte et surtout de chaperon que lui avait attribué le père de Madeleine. Celle-ci pourra donc compter sur une large liberté durant son séjour à Tunis... C'est sur cette promesse de retrouvailles que se termine ce post et ce dixième chapitre...

A bientôt.

Olivier.     




   

jeudi 5 mai 2016


"14-18 (...) a aussi provoqué d'innombrables blessures psychiques. C'est plus précisément ce thème des "âmes cassées", plus méconnu, qu'il m'a paru intéressant d'aborder..." 




Découvrez mon entretien avec Pierre-Etienne Musson suite à la parution de son livre Un si joli mois d'août aux Editions Denoël. Pierre-Etienne fut un fervent supporter des Icônes de Sang lorsque le projet était en financement sur la plateforme Bookly, il est donc tout naturel de mettre en lumière aujourd'hui son livre sur le blog, d'autant que j'ai beaucoup aimé ce roman. L'occasion de parler entre auteurs de littérature dans le contexte de la Grande Guerre...

Une dédicace pour bien démarrer notre interview...
J'ai lu en mars ce livre sorti à la mi-février et nous avons convenu de nous fixer un rendez-vous pour en parler plus en détail. C'est autour d'une table dans un bistrot du XVIIe arrondissement que nous nous sommes retrouvés, à la mi-avril, pour nous en entretenir. Un établissement dont le nom était de circonstance : "Le P'tit Canon"...



Pierre-Etienne, Un si joli mois d'août est ton premier roman. Il raconte les bouleversements de la vie d'une femme suite à la grave blessure et au traumatisme subi par son mari, en 1915, durant la Grande Guerre. Pourquoi avoir plus particulièrement choisi cette période historique comme thème de ton premier livre ?

Je suis un passionné d’histoire et mes deux thèmes de prédilection ont toujours été le 1er Empire et 1914-1918… Ce sont deux périodes de rupture, avec des basculements irrémédiables qui ont conduit à un  «monde d’après». Concernant la Première Guerre Mondiale, j’ai toujours été fasciné par la monstruosité statistique de ces quatre années terribles : 1,5 millions de morts français, soit en moyenne mille par jour... Pas un village, pas une commune n'aura été épargnée…Des fratries entières ont été décimées, les veuves et les orphelins se sont comptés par centaines de milliers…Je trouve intéressant de voir comment la société française a dû se transformer pour encaisser un tel choc.

Les personnages principaux du roman sont tous originaires d'un petit village de Sologne appelé Nouan-le-Fuzelier dans le Loir-et-Cher. Tu es toi-même de la région puisque tu es d'Orléans, je crois, mais pourquoi avoir choisi plus spécifiquement ce village plutôt qu'un autre ? Tu y as des attaches ?

Je suis effectivement orléanais d’origine. La Sologne est une région que j’adore. Notamment pour la diversité et la beauté de ses paysages en toutes saisons. Quant au choix particulier du village de Nouan-le-Fuzelier, il n'y a pas d’autre raison que la sonorité poétique que je lui trouve.

Le roman est particulièrement bien documenté. J'imagine que tu as dû mener d'importantes recherches pour cadrer et nourrir son univers et son environnement. Comment  t'y es-tu pris et sur combien de temps se sont écoulées ces recherches ? Et l'écriture du livre elle-même ?

J’ai toujours beaucoup lu sur cette période. Les récits des écrivains combattants bien sûr comme Genevoix, Barbusse, Jünger Dorgelès ou Remarque par exemple mais aussi les recueils d’archives photographiques ou les « Paroles de Poilus ». Le contexte global de 1914-1918 m’est donc assez familier. En revanche, j’ai dû me documenter précisément sur le « Shell-Shock », c'est à dire le traumatisme créé par les bombardements à répétition,  et  sur les traitements médicaux que les médecins militaires réservaient aux blessés psychiques… Des ouvrages d’historien m’ont été précieux, comme ceux de Jean-Yves Le Naour notamment. L’écriture du livre en lui-même a couru sur une année environ. 


La structure du récit a la particularité d'être assez éclatée avec de nombreuses ruptures dans la chronologie, d'alternance de chapitres se situant après la blessure d'Antoine, le mari d'Inès, personnage principal du roman, ou bien avant celle-ci. On alterne ainsi entre des passages se situant durant la période 1916-1918 et d'autres en 1914-1915. Ce parti-pris a-t-il été d'emblée le tien ? Ou as-tu d'abord rédigé un premier jet respectant la linéarité de la chronologie avant de décider de tout déstructurer et de rompre cette linéarité ? Peut-être était-ce un conseil de ton éditeur ?  

D’emblée, j’ai opté pour cette alternance de chapitres courts, avec des ruptures chronologiques, permettant de passer (ou de revenir) d’une période à une autre. Un peu à l’image d’un peintre qui rajouterait des petites touches successives de couleur à des parties de son tableau que l’on pensait terminées. Cela donne je pense un rythme original et soutenu à l’ensemble.


Par son sujet, ton livre est ce que l’on pourrait appeler un roman de « gueule cassée », ce type de roman qui raconte l’histoire de personnages, ou de leurs proches, qui doivent réapprendre à vivre ou à ré-envisager leur vie après le traumatisme d’une grave blessure sur le front de la première guerre mondiale. L’enjeu pour les personnages y est de retrouver la force et les moyens de surmonter cette épreuve et de réinventer leur vie, souvent en fonction des opportunités qui s’offrent à eux dans ce contexte particulier de la guerre ou de l’immédiat d’après-guerre. Il y a eu de nombreux chefs d’œuvre dans ce genre, je pense notamment à des romans comme "La Chambre des Officiers" de Marc Dugain, ou à "Un Long Dimanche de Fiançailles" de Sébastien Japrisot qui ont fait l'objet de magnifiques adaptations cinématographiques, mais aussi, dans un passé plus récent, au "Collier Rouge" de Jean-Christophe Rufin et, bien entendu, à "Au revoir Là-haut" de Pierre Lemaître, Prix Goncourt 2013. Ces différents auteurs et romans ont-ils été des modèles dont tu t'es inspiré pour écrire ton livre ? Ou bien tes inspirations se situent elles ailleurs ? 

Cet univers littéraire m’a évidemment accompagné et imprégné. Et à Pierre Lemaître et à Jean-Christophe Rufin j'ajouterais Dalton Trumbo, Joseph Boyden, Philippe Claudel ou Laurent Gaudé…. Mais si la guerre 14-18 a fait des dizaines de milliers de « gueules cassées », elle a aussi provoqué d’innombrables blessures psychiques. C’est plus précisément ce thème des « âmes cassées », plus méconnu, qu’il m’a paru intéressant d’aborder. 

Cour à l'intérieur du Lycée Buffon à Paris
(Wikimedia Commons - Kajimoto)
L'univers des hôpitaux militaires durant la Grande Guerre est bien restitué dans ton livre. Je pense notamment à celui qui se tenait dans les bâtiments du Lycée Buffon, où est soigné Antoine pour ses blessures physiques, puis à celui de Neuilly-sur-Marne où il y est (mal)traité pour son traumatisme psychique. Es-tu allé sur place pour t'imprégner des lieux ou t'es tu contenté de la documentation que tu as pu te procurer ?

J’ai étudié la façade et l’allure d’ensemble du lycée Buffon…mais j’ai préféré en deviner l’intérieur. Concernant la clinique de la Maison Blanche, à Neuilly-sur-Marne, elle a vraiment existé mais là encore la description que j’en donne laisse la part belle à la fiction. Il est important que le cadre historique soit fidèlement retranscrit mais l’imagination doit aussi prendre le relais.

La plupart des médecins militaires que l'on rencontre dans ton roman sont absolument détestables. Il y a bien-sûr Saluron, à Buffon, malsain et opportuniste et surtout Fournier-Farnaise et son acolyte, à Neuilly-sur-Marne, plus tortionnaires que médecins... ces salauds sont-ils nés de ton imagination ou sont-ils d'authentiques praticiens de l'époque ? 

Le docteur Clovis Vincent dans les années 30
(Wikimedia Commons - Biusanté-Paris Descartes)
Ces personnages sont fictifs mais je me suis inspiré d’authentiques médecins militaires en accentuant certains de leurs travers. Le Dr Clovis Vincent notamment, qui exerçait à l’hôpital de Tours, patriote exalté et inventeur du « torpillage électrique » destiné à ramener à la raison les prétendus simulateurs. Ce bon docteur avait un credo : « la douleur qui guérit n’est pas un mal ! »… Ses méthodes, quoique décriées, ont été soutenues jusqu'au bout par les ministères de tutelle.

On a parlé de l'écriture et de la structure de ce livre, mais qu'en a-t-il été de sa publication ? Je suis bien placé pour savoir qu'il est difficile de se faire éditer, as-tu démarché de nombreuses maisons avant de voir ton manuscrit accepté chez Denoël ?

Il faut s’armer de patience et compter évidemment sur une part de chance. J’avais envoyé un premier manuscrit à différentes maisons d’édition qui me l’ont toutes décliné. J’ai travaillé sur un autre projet et la deuxième tentative a été la bonne. La chance de tomber sur la bonne personne au bon moment. 

Pour conclure cet entretien, parlons de l'avenir. As-tu déjà un projet de deuxième livre ? Le cas échéant, tu veux bien nous en dire un ou deux mots ;) ? 

J’ai effectivement un nouveau projet en cours qui a pour cadre la période du 1er Empire…Autre période de basculement d’un monde à un autre. Work in progress !

Une dernière photo souvenir avant de se quitter....