jeudi 9 mars 2017


Découvrez le Tunis de 1915 aux côtés de Madeleine, la fiancée de Pierre Lacourt !  




Pour ce premier post de l'année, nous retrouvons Madeleine, la jeune institutrice d'Alger, qui entreprend un voyage jusqu'à Tunis où son bien-aimé Pierre est en convalescence depuis plusieurs mois. Malgré tout son courage et son opiniâtreté, elle aura bien du mal à le retrouver. L'occasion pour nous de parcourir à ses côtés la ville de Tunis telle qu'elle était en 1915, en passant par Carthage, l'Ariana et le Bardo au gré des "tergiversations tunisoises" de Madeleine, titre de ce douzième chapitre...

C'est au lendemain de Noël que Madeleine prend le train à Alger, tôt le matin, pour Tunis. Elle a pris soin d'envoyer un télégramme à Pierre pour l'avertir de son arrivée. Elle est accompagnée de Jean-Baptiste, l'époux de sa cousine Isabelle, qui doit justement se rendre à Tunis et qui lui sert d'escorte et de chaperon. Le voyage dure toute la journée et leur fait traverser les magnifiques paysages de la Kabylie, du Constantinois et du Nord Tunisien. 
Gare de Tunis Nord en 1915 (Wikimedia Commons - Bertrand Bouret)

Bien qu'exténuée par ce long périple, Madeleine se rend dès son arrivée à l'Ecole Coloniale d'Agriculture, à l'Ariana, au nord de la ville, qui abrite l'hôpital bénévole N°1 bis où séjourne Pierre. Là, en se renseignant auprès d'infirmières, elle découvre, dépitée, que son bien-aimé a changé d'établissement une dizaine de jours plus tôt. Elle apprend qu'il a été transféré dans un dépôt de convalescents à Salammbô, un quartier de Carthage. Compte tenu de l'heure tardive, elle doit attendre le lendemain pour s'y rendre et se fait expliquer le chemin avant de rentrer à l'hôtel profondément déçue. Elle dîne à "la Maison Dorée", une brasserie réputée à proximité de son hôtel où l'attend Jean-Baptiste qui la console avec quelques paroles.  
TGM à quai en gare de Carthage au début du XXe siècle
(Wikimedia Commons - Bertrand Bouret)

Le lendemain dès l'aube, Madeleine file à la gare pour prendre le premier train en direction de La Marsa, sur la ligne TGM (Tunis-Goulette-Marsa) qui dessert Carthage. Sur le trajet, alors que le soleil se lève, elle traverse le lac de Tunis, lagune qui sépare Tunis de la côte. Descendue à la gare de Salammbô, elle traverse ce quartier enchanteur en direction du palais beylical, près du port antique de Carthage, où a été implanté l'hôpital-dépôt qui héberge Pierre. 

Dans le hall d'accueil, Madeleine tombe directement sur le responsable de l'établissement, le médecin-major Carton. Engageant la conversation avec lui, elle découvre que le médecin militaire, qui est aussi archéologue à Carthage, connaît très bien Pierre. Il a en effet beaucoup discuter avec lui d'archéologie, passion qui les a rapprochés. Le docteur Carton l'a emmené visiter les chantiers de fouilles qu'il mène à Carthage quand il ne s'occupe pas de ses convalescents à l'hôpital, tandis que Pierre lui a fait part d'une petite découverte qu'il a faite aux Dardanelles... une plaquette de plomb portant des inscriptions en grec ancien... Madeleine est tout de même une nouvelle fois déçue en apprenant que Pierre a déjà quitté cet hôpital de Carthage... Arrivé là en fin de convalescence, il y est en effet resté moins d'une semaine et il n'a jamais eu connaissance du télégramme de Madeleine. Ils se ratent encore une fois à quelques jours d'intervalle. Elle apprend que Pierre a été réincorporé au 4e R.Z. dont le dépôt est la caserne Saussier à Tunis même. Elle quitte immédiatement Carthage pour prendre le premier train pour Tunis afin de rejoindre la caserne aux alentours de midi.
Carthage vers 1900, vue vers La Goulette (Wikimedia Commons - Profburp)

Là, elle se présente au portail de la caserne et demande aux plantons qui y montent la garde de pouvoir rendre visite à Pierre Lacourt. Ceux-ci sont goguenards et peu coopératifs. Ils lui font savoir qu'en tant que civile non autorisée, elle n'est pas censée pouvoir pénétrer dans la caserne. Ils ne semblent pas connaître Pierre, arrivé tout récemment au sein du régiment. Devant son insistance, l'un d'eux finit toutefois par se décider à chercher un officier qui puisse éventuellement l'aider. Madeleine reste seule un moment avec l'autre soldat, ce qui la met mal à l'aise, d'autant que celui-ci cherche à faire la causette avec elle... Heureusement pour elle, l'autre planton revient rapidement accompagné d'un officier. Un sous-lieutenant, très courtois, qui s'avère bien connaître Pierre. Il l'a en effet côtoyé pendant sa convalescence, revenant lui-même de blessure. Madeleine en est ravie, mais elle déchante une nouvelle fois en apprenant que Pierre est parti en permission dès son arrivée à la caserne. Il a en effet bénéficié de 10 jours de permission et le télégramme de Madeleine qui a fini par le suivre jusqu'à la caserne l'a encore raté de peu... il en résulte que Pierre ne sait pas que Madeleine est à Tunis et celle-ci ne sait plus du tout où chercher Pierre. 

Elle quitte l'officier et la caserne, désemparée. Où Pierre passe-t-il sa permission ? Est-il resté en Tunisie ? Est-il rentré en France ? Aurait-il tenté de la rejoindre à Alger ? Elle rentre à l'hôtel effondrée. Une fois calmée, dans sa chambre, elle se dit en y réfléchissant que Pierre était plus probablement resté à Tunis ou dans les environs. Elle décide d'aller se restaurer et retourne à "La Maison Dorée". 
Cathédrale St-Vincent de Paul de Tunis
au début du XXe siècle
(Wikimedia Commons - voila.fr)
 

Après son repas, elle n'a toujours pas la moindre idée quant au lieu où pouvait se trouver Pierre. Quittant la brasserie, elle décide d'errer un peu en ville, passe devant la résidence générale, puis devant le théâtre municipal à l'architecture art-nouveau très élégante. Elle se rend dans la cathédrale St-Vincent de Paul afin de s'y recueillir un peu et de brûler un cierge dans l'espoir de retrouver Pierre. Quittant cet édifice de style romano-byzantin, elle marche un moment sur l'avenue de France et a soudain une intuition : Pierre étant féru d'archéologie, il y avait des chances qu'il ait prévu d'effectuer des visites en lien avec cette passion. Ecartant rapidement Carthage, elle opte pour le musée du Bardo et prend le tramway pour rejoindre ce palais situé à l'ouest de la ville. 

Madeleine y découvre un musée magnifique richement décoré et aux collections superbes de mosaïques et de sculptures. Elle parcourt plusieurs fois les différentes salles et patios d'exposition dans l'espoir de croiser enfin Pierre, mais elle doit finalement se rendre à l'évidence : son amour n'est pas au musée. Elle est désemparée et pleure de dépit un long moment dans une salle, assise par terre contre un mur, au pied d'une statue. Une fois apaisée, elle retourne à l'hôtel avec le faible espoir d'avoir des nouvelles de Pierre. Peut-être était-il repassé par la caserne et avait-il eu vent du passage de Madeleine ? Cette dernière avait indiqué à l'officier le nom de l'hôtel où elle était descendue. Peut-être lui avait-il laissé un message à la réception ? Ou présent en chair et en os ?
Palais du Bardo vers 1900 (Wikimedia Commons)

Il est tard lorsqu'elle arrive à l'hôtel Salammbô et le miracle se produit lorsqu'elle vient récupérer sa clé à la réception : un télégramme de Pierre, reçu dans l'après-midi, l'y attend. Il lui annonce qu'il est à Alger jusqu'au 2 janvier et lui  demande de vite revenir, il lui dit enfin qu'il l'aime. Madeleine est aux anges, elle se rend immédiatement à la gare pour réserver un billet pour Alger puis file à la poste principale pour télégraphier à Pierre qu'elle arrivera le lendemain soir et de ne plus bouger d'ici-là. 

Ayant parcouru tout Tunis et ses environs à la recherche de son amoureux, Madeleine allait finalement le retrouver à Alger, son point de départ...

A bientôt.

Olivier.


      

dimanche 11 décembre 2016




Rendez-vous à Salonique pour la Noël... 1915 !  




Un post de saison pour conclure l'année sur le blog des "Icônes de Sang" puisque ce nouveau billet revient sur un chapitre du deuxième tome qui se situe le jour de Noël ! On y retrouve le capitaine Saudal qui profite de cette occasion particulière pour découvrir plus en détail la ville de Salonique. Il cantonne a proximité depuis plusieurs semaines, en ce mois de décembre 1915, mais il n'a jusqu'alors jamais eu l'opportunité de vraiment parcourir la ville. Suivons-le, il va y vivre une expérience très étrange...

Ce chapitre, intitulé "Un Noël à Salonique", démarre le 24 décembre 1915 et nous projette aux côtés du capitaine Saudal. Son régiment, comme le reste des troupes alliées, s'est replié dans la région de Salonique suite à la désastreuse campagne de Serbie de l'automne. Il est basé dans le camp de Zeitenlik, au nord-ouest de la ville, lequel a été récemment installé dans une zone inhabitée, sans arbres, bosselée et assez marécageuse... 
Réfugiés serbes dans l'étendue du camp de Zeitenlik en décembre 1915,
photo tirée du journal Le Miroir (Wikimedia Commons)


Saudal, en cette veille de Noël, quitte cet improbable camp - qui deviendra le principal QG allié d'Orient jusqu'à la fin de la guerre - en fin de journée en compagnie d'autres officiers français. Ils se rendent à Salonique afin d'assister à la messe de minuit au sein de l'église franque de la ville. Le capitaine se rend ainsi dans la vieille ville pour la cérémonie religieuse. 

Après l'office, le froid et l'ambiance un peu morne de la ville le pousse à rentrer au camp, mais il se promet de revenir le lendemain pour visiter la cité en profitant de la journée. Il rentre ainsi à Zeitenlik et passe le reste de la soirée de Noël en compagnie de ses hommes.  Tard dans la nuit, il finit par regagner sa tente pour se coucher. Avant de se mettre au lit, il s'adonne à son rituel habituel : celui de prendre le temps d'observer ses icônes byzantines qu'il possède depuis maintenant plus de cinq mois et qui l'obsèdent toujours autant... 
Groupe de soldats de l'Entente reflétant la diversité des troupes présentes à Salonique :
indochinois, français, sénégalais, britannique, russe, serbe, italien, grec, indien...
(Wikimedia Commons - MaiDireLollo)

Le lendemain, après le repas de Noël au mess, Saudal retourne à Salonique. Il y va non accompagné, en quête d'un peu de solitude. Après avoir traversé les faubourgs situés au nord-ouest de la ville, l'officier pénètre dans la cité ancienne. A la faveur du jour, il y découvre une ville plus animée que la veille au soir et une architecture variée, avec notamment les nombreuses mosquées transformées en églises pour la plupart depuis la fin de la domination ottomane en 1912. Il découvre surtout le caractère très cosmopolite de la population occupant la cité. Outre les militaires des différentes troupes représentées (Britanniques, Français, Sénégalais, Maghrébins, Serbes ou Grecs notamment), Saudal remarque que les Saloniciens sont répartis en différentes communautés : Grecs, Slaves, Juifs, Arméniens auxquels s'ajoutent de nombreux réfugiés ayant fui les zones de combat en Macédoine ou ayant, pour quelques Arméniens en petit nombre, réussi à échapper, après un long périple hasardeux, aux massacres perpétrés contre eux en Anatolie depuis le mois d'avril. Cette variété témoigne de la riche histoire de la ville autant que du caractère universel et international pris par cette guerre. 
Rue principale de Salonique en 1916 (Wikimedia Commons - H Charles Woods)
Vue générale de l'Heptapyrgion prise depuis le sud-est en février 2003
(Wikimedia Commons - Marsyas)

Après avoir visité le coeur de la ville, le capitaine se rend sur les hauteurs. En particulier aux pieds de l'Heptapyrgion, un vieux fort qui domine la ville, au nord-est, depuis des siècles et qui sert alors de prison. Une fois parvenu jusque-là, il s'y arrête un moment pour profiter du panorama en se grillant une cigarette. Il admire longuement la rade de la ville et aperçoit les innombrables navires alliés qui occupent le Golfe Thermaïque et qui viennent approvisionner sans cesse les troupes réunies dans la région. Le temps est gris et les nuages empêchent de voir le détail des côtes plus au sud et notamment le Mont Olympe. 
Vue de l'église Aghios Nikolaos Orphanos,
prise en 2007 (Wikimedia Commons - Buchhändler)

Une fois lassé de ce paysage, il regagne la ville basse par la partie orientale de la cité en empruntant à cette occasion des ruelles en pente, sinueuses et étroites. Il passe ainsi à proximité de quelques églises, comme celle de Saint Nikolaos Orphanos du début du XIVe siècle, ou de quelques monuments, comme la Rotonde Saint-Georges ou l'Arc de Galère, ainsi que des principales basiliques de la ville comme celles de Sainte Sophie et de Saint Démétrius. 

Vue arrière de la Basilique Sainte-Sophie de Thessalonique prise en 2007 

(Wikimedia Commons - Geraki) 

Déchargement d'une pièce d'artillerie britannique
de plusieurs tonnes au port de Salonique en avril 1916
(Wikimedia Commons - Tirée de "Lecture pour Tous" du 15 juillet 1916)
Il finit par arriver sur les quais du port, où il observe les déchargements incessants de vivres et de matériels divers. Tout est orchestré en un ballet incroyable de manoeuvres et de débarquements spectaculaires. Il se pose notamment devant le levage d'impressionnantes pièces d'artillerie que l'on sort des entrailles d'un navire qui vient d'accoster. 

Portrait du Sultan Bayezid II (1447-1512)
(Wikimedia Commons - Belli Degil)

Quittant cette scène, Saudal retourne ensuite dans la ville et s'engouffre dans le quartier jouxtant le port. Une partie de ce quartier est essentiellement habitée par la communauté juive de la ville. Saudal y entend parler un dialecte à consonance espagnole. La plus grande partie de la population juive de la ville est en effet issue des Juifs d'Espagne expulsés en 1492 par les inquisiteurs de la Reconquista et qui furent accueillis par le sultan Bayezid II leur offrant asile dans l'empire, en particulier à Salonique. 

Les ruelles de ce quartier rappelent l'atmosphère de Grenade ou de Cordoue, mais cette impression s'estompe très vite pour Saudal... Passant près de la porte d'un immeuble ancien, il est soudainement saisi de profonds vertiges... et des voix d'inconnus, dans sa tête, l'appellent et il entend également des chants. Ceux-ci sont semblables à ceux qu'il entend lors de ses cauchemars à répétition. Ce sont des voix monastiques byzantines. Elles lui parvenaient désormais même le jour !
Vue de la Tour Blanche de Thessalonique
prise en juillet 2009
(Wikimedia Commons - Alexander Klink)

Paniqué, il prend sa tête entre les mains pour se boucher les oreilles, mais sans effet... Les voix continuent à se faire entendre. Il s'enfuit en criant, étonnant les passants, et revient jusqu'au port où les voix progressivement disparaissent. Sonné par cette mésaventure, il met un moment à retrouver ses esprits. Le moral miné, il erre alors un instant sur les quais, descendant sur le front de mer en direction de la Tour Blanche, vestige de ce qui fut jadis l'enceinte ottomane de la ville. L'air marin l'aiderait à se calmer se dit-il, mais il n'arrête bien-sûr pas de penser à ce qu'il venait de vivre. 

Il songe un moment à se débarrasser de ses icônes - il sent bien qu'il y a un rapport entre ces événements et celles-ci - en les vendant au plus vite à des trafiquants locaux ou à un officier britannique par exemple, mais il revient finalement à son idée première : celle de les ramener en France et de les revendre avec l'aide de son frère, marchand d'art véreux sévissant à Paris. Solution qu'il estime plus profitable financièrement... C'est sur cette cupide résolution que se terminent ce post et ce chapitre.

A bientôt et joyeux Noël...

Olivier.
    




mardi 2 août 2016


Attente, tristesse et espoirs entre Tunis et Alger...  




Après l'interview de Pierre-Etienne Musson en mai dernier, le blog retrouve son cours cet été et reprend le fil du Tome 2, plus précisément au niveau du dixième chapitre. Au cours de celui-ci, Pierre, qui est hospitalisé à Tunis suite à sa blessure, vit dans l'espoir de retrouver rapidement Madeleine à Alger et lui écrit, tandis qu'elle même n'a qu'une hâte : lui rendre visite aussi vite que possible... "Des espoirs de retrouvailles" tel est justement le titre de ce chapitre, mais ces espoirs vont être contrariés par le père de Madeleine...

Carte postale du début du XXe siècle représentant le bâtiment principal 
de l'Ecole Coloniale d'Agriculture de Tunis qui abritait l'hôpital bénévole N°1 bis 
durant la Grande Guerre (Wikimedia Commons)
Transféré durant l'été 1915 à l'hôpital bénévole N°1 bis de Tunis, Pierre trouva rapidement l'occasion d'écrire à Madeleine, sa bien-aimée (voir post d'octobre 2015). Celle-ci ne reçoit son courrier à Alger que début septembre, peu de temps avant la rentrée scolaire, la troisième de la carrière de cette jeune institutrice. 


Photo de classe datée de 1915, école Baba Hassen à Alger (Alger50.org)
Elle est folle de joie d'avoir enfin de ses nouvelles, après des mois sans courrier de sa part. Inquiète de le savoir blessé, elle est rassurée qu'il ne le soit que légèrement et elle est surtout très heureuse qu'il se soit rapproché d'elle en étant lui aussi en Afrique du Nord. Elle rêve d'aller lui rendre visite, mais sa relation avec lui étant encore relativement clandestine, elle doit composer avec l'opposition de ses parents... Si sa mère avait connaissance de sa correspondance avec un homme parti à la guerre et qu'elle voyait cela d'un mauvais oeil, elle s'abstint toutefois d'en parler à son mari. Elle se contenta de communiquer à Madeleine sa réprobation. En attendant de pouvoir convaincre ses parents de la laisser se rendre à Tunis, Madeleine écrivit à Pierre en lui promettant de le rejoindre dès que possible. 

De son côté, Pierre se désespère de ne recevoir le moindre retour de  Madeleine et se demande si elle ne l'a pas oublié, rayé de sa vie. Aussi, lorsqu'il reçoit enfin sa lettre à la fin septembre, il est au comble du bonheur. Elle l'aimait toujours et allait faire tout son possible pour venir le retrouver à Tunis. Il lui restait à s'armer de patience et pour tuer le temps il passait ses journées à lire des romans qu'on lui procurait à l'hôpital. 

Madeleine finit par se confier à sa mère sur ses intentions de se rendre à Tunis pour rendre visite à Pierre. Celle-ci se montra compréhensive malgré une certaine réprobation, aussi lui promit-elle d'en parler à son père pour le convaincre de la laisser partir et de lui financer une partie de son voyage. Malheureusement, il s'y opposa violemment. En colère contre sa fille qui entretenait en cachette une relation avec cet homme qu'il ne connaissait pas et fâché contre sa femme qui jouait le jeu de sa fille et tentait de le convaincre de la laisser rejoindre Pierre. Remplie de tristesse, Madeleine se résolut une nouvelle fois à prendre la plume, cette fois pour informer Pierre qu'elle allait devoir renoncer à son voyage.
Tablette de défixion en plomb énonçant une malédiction 
en grec contre un certain Kardelos, IVe siècle après JC, 
Colombarium de la Villa Doria Pamphili à Rome 
(Wikimedia Commons - Jastrow)

Pierre reçoit cette décevante nouvelle après la Toussaint, le 3 novembre exactement. Déchiré par le chagrin, il doit se résigner et faire le deuil de cette hypothétique visite. Il reprend cependant espoir en se rendant compte que sa convalescence avançait bien et qu'il pourrait bientôt quitter l'hôpital. Avec un peu de chance, il bénéficierait alors d'une permission qu'il pourrait mettre à profit pour se rendre à Alger et retrouver enfin l'élue de son coeur. Dans cet espoir, il lui restait à terminer sa convalescence patiemment. Son repos n'est contrarié que par des douleurs parfois à son épaule blessée, tandis que son sommeil continuait à l'être par des cauchemars à répétition qui ne le lâchaient plus depuis le mois de juillet. Il restait convaincu qu'ils étaient dû aux objets byzantins qu'il avait découvert accidentellement à cette époque. Sans doute le charnier dans lequel ils se trouvaient était-il maudit ? Il aurait aimé pouvoir décrypter la tablette de défixion qui était encore en sa possession, car elle lui en apprendrait sans doute beaucoup à ce sujet. Il se consacre ainsi à cette activité, autant pour essayer de dévoiler ce mystère que pour s'occuper. Malheureusement, la plaque était très oxydée et presque illisible. Il a l'idée de se faire fournir du vinaigre blanc et du bicarbonate par une infirmière afin de la nettoyer. Bien qu'il s'y consacre minutieusement, il doit reconnaître que la plaque reste peu lisible d'autant qu'il n'a pas un oeil aussi aguerri qu'un expert. Il note toutefois sur un carnet tout ce qu'il parvient à distinguer ou à déchiffrer. Ces bribes de texte ne lui permettent pas d'en savoir beaucoup plus, mais au moins cela avait l'intérêt de tuer le temps.

A Alger, la situation avait évolué dans le bon sens pour Madeleine. Sa mère avait en effet réussi à convaincre son mari de laisser leur fille rendre visite à Pierre, à Tunis. Madeleine est aux anges mais elles redoute un revirement paternel et préfère s'abstenir de prévenir Pierre. Elle tenait à lui éviter de vivre une grande déception le cas échéant... Elle envisage de le rejoindre pour Noël et de passer quelques jours à Tunis auprès de lui. Elle prétexterait une grippe pour justifier son absence auprès du directeur de l'école. L'accord de son père était cependant très conditionnel : il lui faudrait être accompagnée d'un proche car il refusait qu'elle voyage seule et elle ne verrait Pierre qu'à l'hôpital et nulle part ailleurs. C'est Jean-Baptiste, le mari de sa cousine Isabelle, qui l'accompagnera. Ingénieur à la CFAE, la compagnie publique de chemins de fer d'Algérie, il doit justement se rendre à Tunis en fin d'année. C'était une occasion rêvée à ne pas laisser passer. Blessé dans les Vosges en début d'année, Jean-Baptiste était maintenant démobilisé et se déplaçait avec des cannes. Il n'avait pas l'intention de beaucoup s'impliquer dans le rôle d'escorte et surtout de chaperon que lui avait attribué le père de Madeleine. Celle-ci pourra donc compter sur une large liberté durant son séjour à Tunis... C'est sur cette promesse de retrouvailles que se termine ce post et ce dixième chapitre...

A bientôt.

Olivier.     




   

jeudi 5 mai 2016


"14-18 (...) a aussi provoqué d'innombrables blessures psychiques. C'est plus précisément ce thème des "âmes cassées", plus méconnu, qu'il m'a paru intéressant d'aborder..." 




Découvrez mon entretien avec Pierre-Etienne Musson suite à la parution de son livre Un si joli mois d'août aux Editions Denoël. Pierre-Etienne fut un fervent supporter des Icônes de Sang lorsque le projet était en financement sur la plateforme Bookly, il est donc tout naturel de mettre en lumière aujourd'hui son livre sur le blog, d'autant que j'ai beaucoup aimé ce roman. L'occasion de parler entre auteurs de littérature dans le contexte de la Grande Guerre...

Une dédicace pour bien démarrer notre interview...
J'ai lu en mars ce livre sorti à la mi-février et nous avons convenu de nous fixer un rendez-vous pour en parler plus en détail. C'est autour d'une table dans un bistrot du XVIIe arrondissement que nous nous sommes retrouvés, à la mi-avril, pour nous en entretenir. Un établissement dont le nom était de circonstance : "Le P'tit Canon"...



Pierre-Etienne, Un si joli mois d'août est ton premier roman. Il raconte les bouleversements de la vie d'une femme suite à la grave blessure et au traumatisme subi par son mari, en 1915, durant la Grande Guerre. Pourquoi avoir plus particulièrement choisi cette période historique comme thème de ton premier livre ?

Je suis un passionné d’histoire et mes deux thèmes de prédilection ont toujours été le 1er Empire et 1914-1918… Ce sont deux périodes de rupture, avec des basculements irrémédiables qui ont conduit à un  «monde d’après». Concernant la Première Guerre Mondiale, j’ai toujours été fasciné par la monstruosité statistique de ces quatre années terribles : 1,5 millions de morts français, soit en moyenne mille par jour... Pas un village, pas une commune n'aura été épargnée…Des fratries entières ont été décimées, les veuves et les orphelins se sont comptés par centaines de milliers…Je trouve intéressant de voir comment la société française a dû se transformer pour encaisser un tel choc.

Les personnages principaux du roman sont tous originaires d'un petit village de Sologne appelé Nouan-le-Fuzelier dans le Loir-et-Cher. Tu es toi-même de la région puisque tu es d'Orléans, je crois, mais pourquoi avoir choisi plus spécifiquement ce village plutôt qu'un autre ? Tu y as des attaches ?

Je suis effectivement orléanais d’origine. La Sologne est une région que j’adore. Notamment pour la diversité et la beauté de ses paysages en toutes saisons. Quant au choix particulier du village de Nouan-le-Fuzelier, il n'y a pas d’autre raison que la sonorité poétique que je lui trouve.

Le roman est particulièrement bien documenté. J'imagine que tu as dû mener d'importantes recherches pour cadrer et nourrir son univers et son environnement. Comment  t'y es-tu pris et sur combien de temps se sont écoulées ces recherches ? Et l'écriture du livre elle-même ?

J’ai toujours beaucoup lu sur cette période. Les récits des écrivains combattants bien sûr comme Genevoix, Barbusse, Jünger Dorgelès ou Remarque par exemple mais aussi les recueils d’archives photographiques ou les « Paroles de Poilus ». Le contexte global de 1914-1918 m’est donc assez familier. En revanche, j’ai dû me documenter précisément sur le « Shell-Shock », c'est à dire le traumatisme créé par les bombardements à répétition,  et  sur les traitements médicaux que les médecins militaires réservaient aux blessés psychiques… Des ouvrages d’historien m’ont été précieux, comme ceux de Jean-Yves Le Naour notamment. L’écriture du livre en lui-même a couru sur une année environ. 


La structure du récit a la particularité d'être assez éclatée avec de nombreuses ruptures dans la chronologie, d'alternance de chapitres se situant après la blessure d'Antoine, le mari d'Inès, personnage principal du roman, ou bien avant celle-ci. On alterne ainsi entre des passages se situant durant la période 1916-1918 et d'autres en 1914-1915. Ce parti-pris a-t-il été d'emblée le tien ? Ou as-tu d'abord rédigé un premier jet respectant la linéarité de la chronologie avant de décider de tout déstructurer et de rompre cette linéarité ? Peut-être était-ce un conseil de ton éditeur ?  

D’emblée, j’ai opté pour cette alternance de chapitres courts, avec des ruptures chronologiques, permettant de passer (ou de revenir) d’une période à une autre. Un peu à l’image d’un peintre qui rajouterait des petites touches successives de couleur à des parties de son tableau que l’on pensait terminées. Cela donne je pense un rythme original et soutenu à l’ensemble.


Par son sujet, ton livre est ce que l’on pourrait appeler un roman de « gueule cassée », ce type de roman qui raconte l’histoire de personnages, ou de leurs proches, qui doivent réapprendre à vivre ou à ré-envisager leur vie après le traumatisme d’une grave blessure sur le front de la première guerre mondiale. L’enjeu pour les personnages y est de retrouver la force et les moyens de surmonter cette épreuve et de réinventer leur vie, souvent en fonction des opportunités qui s’offrent à eux dans ce contexte particulier de la guerre ou de l’immédiat d’après-guerre. Il y a eu de nombreux chefs d’œuvre dans ce genre, je pense notamment à des romans comme "La Chambre des Officiers" de Marc Dugain, ou à "Un Long Dimanche de Fiançailles" de Sébastien Japrisot qui ont fait l'objet de magnifiques adaptations cinématographiques, mais aussi, dans un passé plus récent, au "Collier Rouge" de Jean-Christophe Rufin et, bien entendu, à "Au revoir Là-haut" de Pierre Lemaître, Prix Goncourt 2013. Ces différents auteurs et romans ont-ils été des modèles dont tu t'es inspiré pour écrire ton livre ? Ou bien tes inspirations se situent elles ailleurs ? 

Cet univers littéraire m’a évidemment accompagné et imprégné. Et à Pierre Lemaître et à Jean-Christophe Rufin j'ajouterais Dalton Trumbo, Joseph Boyden, Philippe Claudel ou Laurent Gaudé…. Mais si la guerre 14-18 a fait des dizaines de milliers de « gueules cassées », elle a aussi provoqué d’innombrables blessures psychiques. C’est plus précisément ce thème des « âmes cassées », plus méconnu, qu’il m’a paru intéressant d’aborder. 

Cour à l'intérieur du Lycée Buffon à Paris
(Wikimedia Commons - Kajimoto)
L'univers des hôpitaux militaires durant la Grande Guerre est bien restitué dans ton livre. Je pense notamment à celui qui se tenait dans les bâtiments du Lycée Buffon, où est soigné Antoine pour ses blessures physiques, puis à celui de Neuilly-sur-Marne où il y est (mal)traité pour son traumatisme psychique. Es-tu allé sur place pour t'imprégner des lieux ou t'es tu contenté de la documentation que tu as pu te procurer ?

J’ai étudié la façade et l’allure d’ensemble du lycée Buffon…mais j’ai préféré en deviner l’intérieur. Concernant la clinique de la Maison Blanche, à Neuilly-sur-Marne, elle a vraiment existé mais là encore la description que j’en donne laisse la part belle à la fiction. Il est important que le cadre historique soit fidèlement retranscrit mais l’imagination doit aussi prendre le relais.

La plupart des médecins militaires que l'on rencontre dans ton roman sont absolument détestables. Il y a bien-sûr Saluron, à Buffon, malsain et opportuniste et surtout Fournier-Farnaise et son acolyte, à Neuilly-sur-Marne, plus tortionnaires que médecins... ces salauds sont-ils nés de ton imagination ou sont-ils d'authentiques praticiens de l'époque ? 

Le docteur Clovis Vincent dans les années 30
(Wikimedia Commons - Biusanté-Paris Descartes)
Ces personnages sont fictifs mais je me suis inspiré d’authentiques médecins militaires en accentuant certains de leurs travers. Le Dr Clovis Vincent notamment, qui exerçait à l’hôpital de Tours, patriote exalté et inventeur du « torpillage électrique » destiné à ramener à la raison les prétendus simulateurs. Ce bon docteur avait un credo : « la douleur qui guérit n’est pas un mal ! »… Ses méthodes, quoique décriées, ont été soutenues jusqu'au bout par les ministères de tutelle.

On a parlé de l'écriture et de la structure de ce livre, mais qu'en a-t-il été de sa publication ? Je suis bien placé pour savoir qu'il est difficile de se faire éditer, as-tu démarché de nombreuses maisons avant de voir ton manuscrit accepté chez Denoël ?

Il faut s’armer de patience et compter évidemment sur une part de chance. J’avais envoyé un premier manuscrit à différentes maisons d’édition qui me l’ont toutes décliné. J’ai travaillé sur un autre projet et la deuxième tentative a été la bonne. La chance de tomber sur la bonne personne au bon moment. 

Pour conclure cet entretien, parlons de l'avenir. As-tu déjà un projet de deuxième livre ? Le cas échéant, tu veux bien nous en dire un ou deux mots ;) ? 

J’ai effectivement un nouveau projet en cours qui a pour cadre la période du 1er Empire…Autre période de basculement d’un monde à un autre. Work in progress !

Une dernière photo souvenir avant de se quitter....

mardi 12 janvier 2016

Un brouillard surnaturel et un bataillon qui disparaît mystérieusement à Suvla Bay ! 




Pour ce premier post de l'année 2016, le blog reprend son cours en abordant le neuvième chapitre du tome 2, où il est question d'événements et de phénomènes étranges sur la péninsule de Gallipoli en août 1915 : la disparition totale d'un bataillon sur le front et les mouvements pas très naturels de nuages peu communs... Des témoignages qui vont renforcer dans les esprits, et notamment dans celui du capitaine Saudal, l'idée que la presqu'île est maudite. De fait, le départ des alliés de la péninsule sera engagée dès l'automne et ce mouvement de retraite vers Salonique et la Serbie est aussi évoqué dans ce chapitre intitulé d'ailleurs "Evénements fantastiques et mouvements balkaniques"... 

Lors du chapitre et du post précédents, nous nous attardions sur l'évacuation de Pierre Lacourt vers Tunis suite à sa blessure lors de l'offensive du 12 juillet. Dans ce nouveau chapitre, c'est le capitaine Saudal que nous suivrons plus particulièrement. 

Ce dernier est en pleine forme malgré les conditions difficiles et les combats de juillet et d'août. Son expérience militaire au Maroc l'a endurci et bien que souffrant d'une légère dysenterie il supporte stoïquement la situation. Il constate en revanche qu'il est régulièrement victime de cauchemars depuis début juillet et se demande si la guerre n'est pas en train de le rendre lentement fou. Il se demande également si ce ne sont pas les lieux qui seraient hantés ? Si la péninsule elle-même ne serait pas maudite ? Il commençait à le croire d'autant qu'il avait eu vent de rumeurs, au mois d'août, circulant parmi les rangs britanniques et qui faisaient part de phénomènes extraordinaires...

Vue de Suvla Bay en 1915 (Wikimedia Commons - Bundesarchiv)

Saudal avait ainsi entendu dire qu'un bataillon britannique avait mystérieusement disparu dans le secteur de Suvla Bay lors d'une offensive menée le 12 août. Cette baie se trouve au nord de la péninsule et est bordée par une petite plaine côtière dominée par des collines occupées par les Turcs. C'est lors d'une attaque préparatoire que l'un des bataillons engagés s'est volatilisé : le First Fifth Norfolk, issu du Royal Norfolk Regiment. On l'avait aperçu réussir une percée dans un bois, mais en dehors des blessés revenus en arrière, plus personne n'a revu aucun d'eux... Aucun corps, aucun objet ni aucune arme leur appartenant n'a été retrouvé. Les Turcs ne semblaient pas les avoir tués, capturés ou exécutés. Ces 17 officiers et ces 250 hommes paraissaient avoir été littéralement  avalés par la forêt... Des années plus tard, dans les années 20, une enquête militaire et des recherches sur le terrain permettront de découvrir des squelettes et des restes de vêtements ou d'objets en lien avec ce bataillon qui avait tout simplement été anéanti au combat... Mais durant la guerre le sort de ce bataillon était resté totalement mystérieux.
Charge australienne sur une tranchée ottomane fin 1915
(Wikimedia Commons - US National Archives and Records Administration)

Quelques jours plus tard, le 21 août, c'est une autre histoire qui fit parler d'elle, toujours dans le secteur de Suvla Bay. Lors d'une attaque des ANZAC, sur la côte 60, une brume étrange vint s'installer sur la baie, la plaine et la vallée avoisinnante. Les observateurs, en particulier des soldats néo-zélandais d'une compagnie du génie, remarquèrent qu'elle était étrange de par son caractère très opaque et par sa capacité à réfléchir fortement la lumière du soleil. Elle était constituée de nuages en forme de miche de pain et se positionnait au ras du sol. Après de longues minutes, ces différents nuages s'élevèrent tout à coup lentement à la verticale puis s'éloignèrent un à un vers le nord, contre le sens du vent... Ce phénomène météorologique de brume n'était pas rare dans la région, mais pas en période estivale. Et surtout personne ne comprenait comment ces nuages avaient pu réussir à avancer dans le sens opposé à celui du vent...

On se demandait ainsi si les disparus du First Fifth Norfolk n'auraient pas été enlevés par une brume mystérieuse. La péninsule semblait maudite pour les alliés, d'autant que ce brouillard éblouissant avait fortement contrarié l'offensive en cours, l'amenant à un nouvel échec. 
Troupes françaises débarquant à Salonique fin 1915 (L'Illustration)

Saudal était convaincu qu'il était temps de quitter la presqu'île. Le commandement décidera d'ailleurs le mois suivant de commencer l'évacuation. La 2e DI du CEO, dont fait partie le 2e RMA où officie Saudal, partit pour Salonique via Moudros début octobre. Ce départ marque le début du retrait graduel des forces alliées qui s'échelonnera jusqu'à début janvier 1916. Un modèle du genre qui sera une véritable réussite s'appuyant sur des subterfuges brillants et des leurres astucieux. L'ironie est que cette discrète extraction aura été la seule opération parfaitement réussie par les alliés durant toute la campagne de Gallipoli. Une fois en place à Salonique et en Macédoine, la 2e DI du CEO prit le nom de 156e DI à partir du 15 octobre 1915.

C'est à partir de ce passage, dans ce chapitre, que nous retrouvons Saudal là où nous l'avions découvert au tout début du roman : à Guevgueli dans le campement des Zouaves du 2e RMA, dans la nuit du 16 au 17 octobre 1915. Le récit quitte définitivement les Dardanelles pour trouver un nouveau cadre en Macédoine, un nouvel environnement et de nouveaux ennemis : les Bulgares.

Dans la scène suivante, on retrouve Saudal au matin du 17 octobre. à Guevgueli, petite ville à la frontière serbo-grecque dans un paysage automnal triste. Le ciel est bas, la lumière grise et les eaux du Vardar, situé non loin de là, sont sombres. Cette ambiance est accentuée par les maisons en ruine, vestiges des guerres balkaniques de 1913. Saudal et ses hommes sont là pour assurer la protection de la gare et des ponts de la région afin de sécuriser la ligne de chemin de fer vers Uskub, ville que l'on connaît aujourd'hui sous le nom de Skopje, capitale de l'actuelle Macédoine. Il guette l'ennemi bulgare, mais dans l'immédiat ce dernier reste invisible. 

Le 2e RMA ne connaîtra son premier accrochage avec les Bulgares que quelques jours plus tard, dans la nuit du 22 au 23 octobre. Dans une localité nommée Gradu, le 2e bataillon du régiment réussit à garder le pont de ce village malgré une brève mais vive attaque des Bulgares. Quant au 1er bataillon, celui où évolue Saudal, il attendra le 3 novembre avant d'essuyer ses premiers feux contre l'armée bulgare. Le bataillon avait donné l'assaut sur les pentes boisées situées au nord-ouest de Tatarli, un autre village de la région. La charge s'élança à 8h, après une courte préparation de l'artillerie. Les Zouaves parvinrent à atteindre les lignes bulgares malgré l'artillerie ennemie qui les prit en enfilade. Chargeant à la baïonnette, le 1er bataillon réussit à mettre en fuite les Bulgares vers le nord. Les Français les prirent en chasse jusqu'à Kajali, un village voisin, où il y eut un violent corps à corps qui se termina à l'avantage des Français. 

Le capitaine Saudal ressort indemne de ces premiers combats, tout comme des prochaines actions qui s'enchaîneront les jours suivants. Une offensive fut menée par la division dans la région de Stroumitsa, la principale ville du sud-est de la Macédoine serbe, elle poussera jusqu'à Kosturino. De manière plus globale, la campagne est un échec car l'écrasement serbe devient inexorable. Au nord, les Austro-allemands et les Bulgares avancent conjointement et usent la résistance désespérée des Serbes, tandis qu'au sud les Bulgares ont réussi à percer le flanc serbe et à prendre Uskub dès le 23 octobre, le tout en réussissant à contenir les actions franco-britanniques au sud-est.
Carte des opérations de la campagne de Serbie oct-déc 1915 (Wikimedia Commons - Boldair)
Retraite de l'armée serbe en octobre 1915 (Wikimedia Commons - Imperial War Museums)

L'encerclement des Serbes est proche et ces derniers tentent en vain de fuir vers le sud en brisant le flanc bulgare. A défaut, ils doivent se résoudre à la dernière solution qui s'offre à eux : virer à l'ouest et traverser l'Albanie afin de rejoindre Durazzo, l'actuelle Durrës, port sur l'Adriatique dans lequel est présente la marine italienne. Pour y parvenir, les restes de l'armée serbe vont devoir subir une terrible retraite dans les montagnes d'Albanie, en plein début d'hiver. Beaucoup d'entre eux mourront sur les routes. Le roi lui-même, Pierre Ier de Serbie, sera contraint d'effectuer le voyage piteusement dans un char à boeufs. Une fois arrivé à Durazzo, ces troupes survivantes seront embarquées à bord de navires italiens puis conduites à Corfou afin de venir grossir les troupes alliées en Grèce.

Du côté franco-britannique, on prit acte de la défaite serbe et un repli stratégique fut entrepris vers Salonique et sa région afin de s'y retrancher. Ce front macédonien rentre alors dans une nouvelle phase, celle d'une guerre de position qui succède à une campagne jusque là faite de mouvements incessants et d'attaques répétées. Saudal et son régiment rejoignent ainsi un campement de l'autre côté de la frontière grecque. Ils ne le savent pas encore, mais ils y resteront près de 3 ans...

A bientôt.

Olivier.